8 nov. 2016

Dans la rue... Alma, Montréal

7 novembre 2016
Les sous-titres : des éclaboussures du repas qu'on saccage du poing, des voix d’enfant qui débordent du cadre, la sonnerie du téléphone qui n'arrête pas de reprendre à zéro sa chanson dans la poche avant d'un sac à dos jeté au bout de la table, et lui qui compte mentalement jusqu'à 10 chaque fois que ça recommence, cette sonnerie, tout en encourageant l'accélération des événements du soir pour que la nuit arrive plus vite. Les mots sont tendres. Derrière les fenêtres, on dit aussi des choses tendres.

7 juil. 2015

Dans... une ruelle du Mile-End, Montréal

22 novembre 2014

Il trouve son équilibre dans les gestes répétitifs. Le téléphone que l'on pose le soir sur sa table de nuit après avoir vérifié que le réveil était enclenché à la bonne heure. Les bouchons qu'on s'enfonce dans les oreilles juste avant d'éteindre la lumière. L'alarme qui sonne et qu'on éteint vite pour ne pas réveiller l'autre. Le café bu lentement, seul moment lent de la journée, il s'assoit, il ralentit le mouvement de son bras qui mène la tasse de la table à sa bouche, et vice versa, jusqu'au point où il n'est plus possible à l'oeil nu de percevoir le moindre mouvement. Un peu comme ces horloges dont les aiguilles ne sautent pas brutalement d'une minute à une autre, mais glissent sur le cadran de manière monotone et imperceptible, si bien qu'à la fin d'une soirée avec elle on se demande comment  on a pu s'épuiser sans qu'on ne s'aperçoive de rien. Elle lui a dit : il y a des gestes qu'on connaît tellement qu'il faut les désapprendre. Sortir une poêle, battre des oeufs, découper des légumes, servir quelqu'un n'a plus rien d'autre à nous dire que merci, l'embrasser avant de s'endormir. Ce sont des gestes qu'on enfile comme de vieux vêtements. Et alors on est pris dans les gestes des autres, des gestes qui appartiennent à des ancêtres, à une culture, un genre, un milieu social, à une profession, un statut. Et que le seul moyen d'y échapper, c'est de quitter cette pièce, laisser-là ce qu'on y faisait, enfiler son manteau, ses chaussures, revenir sur ses pas, mettre de la musique dans le salon, puis passer la porte et ne plus s'arrêter. Il lui dit :   ne t'inquiète pas, tout va bien.

1 juil. 2015

Dans la rue... McGill, Montréal

18 mai 2013

Elle parle très, très vite. Et très, très fort. Elle interrompt le flot de l'autre avec des «hein, hein», des «ouais». Elle ne supporte tellement pas le silence qu'elle serait prête à dire n'importe quoi ; et elle le fait. Elle parle sans arrêt. Elle dit - parce qu'elle vient de rater sa bouche avec son verre - que sa bouche n'est pas étanche. Et ça la fait rire. Elle dit «Ah bon»,  quand il lui fait remarquer que c'est une phrase de film. Elle l'avait piquée à une fille qui avait fait sensation dans une autre soirée. Il lui répète : « tu es horrible ». Ça pourrait être une expression laudative.

1 févr. 2015

Dans la rue... Beaubien, Montréal

1er août 2014

À l’abri derrière les fenêtres, on pense parfois des phrases invraisemblables, que personne n'entend.

3 janv. 2015

Dans la rue... Des Carrières, Montréal

15 mars 2014

Ici, les hivers grugent l'envie et la tendresse. On superpose tant de vêtements que ça devient difficile de courir, de marcher, de se saluer. Les corps contraints sous les vêtements se meuvent sans amplitude, comme s'ils étaient pris dans la glace. Et bientôt, on n'est même plus capable de tendre le bras vers l'autre, sauf pour un geste brusque, une bousculade.

Quand on rentre chez soi, il faut s'ébrouer, se débarrasser des flocons de neige qui se sont infiltrés, la couche de givre formée là où la bouche et le nez ont lutté contre dehors, cogner les bottes l'une contre l'autre pour faire tomber la neige et tous ces petits cailloux auxquels on s'accroche pour ne pas glisser – mais dans quoi? -, monter la température des radiateurs, remplir la casserole de lait, le verser, fumant, dans un bol, ajouter deux cuillères de cacao, le boire à grosses lapées pour faire partir les marques sur la peau laissées par les épaisses pelisses et qui isolent encore de la vie des autres le corps raidi de froid.

21 déc. 2014

Dans la rue... Drolet, Montréal

Le 13 juin 2014

Elle t'a dit qu'elle serait chez son père toute la semaine, qu'elle serait pas joignable, qu'elle voit son père une fois par an, qu'elle aurait pas grand chose à lui dire, et tu ferais mieux de la croire. Vous avez passé le cap des trois mois sans que tu t'en rendes compte. T'as quand-même eu le temps de te demander si c'était enfin la bonne, même s'il y avait des trucs en elle qui faisaient pencher la balance vers le non. Son incapacité à mettre de l'argent de côté. Son manque de temps. L'absence d'un père. Mais tu l'imagines facilement dessiner de grandes fresques dans la chambre des enfants, inventer des jeux éducatifs pour les occuper, organiser des sorties piscine, théâtre, patin dont tu sauras profiter.

Trois mois. Ton problème, c'est la confiance.
Il faut que tu me fasses confiance.
- Elle te le répète.

Tu as rencontré quelques uns de ses amis. Elle a rencontré tous les tiens. Vous avez dîné avec ta mère. Elle t'a offert un massage pour ton anniversaire, même si tu lui avais dit :
Pas de cadeaux, hein?
Ça t'a donné l'inspiration pour une longue liste de cadeaux que tu pourrais lui faire.

Elle t'a dit que son père vit dans un village qui s'appelle Kangiqsualujjuaq. Ça existe vraiment. C'est un village sur la côte Est de la baie d'Ungava, à 1688 km au nord de Montréal, elle en est certaine, même si Google map n'en sait rien.

Quand elle se sert de ton ordinateur, tu te sens toujours un peu comme si elle ouvrait ton journal intime, tu voudrais lui arracher des mains en lui disant d'apporter le sien, et tu te trouves ridicule.

Elle a dit que les Inuits arrivaient parfois par les montagnes, en motoneige. Ou alors par bateau l'été. Mais c'est long. Elle, elle a toujours pris l'avion. Deux avions. Quand-même, tu pensais, «quand-même, pas de connexion internet ni de réseau de téléphone, c'est bizarre. » Mais tu as renfoncé ça pour ne pas tout gâcher.

Tu tapes « Kangiqsualujjuaq» sur google, et tu trouves des choses, mais rien qui réponde aux questions que tu te poses. Dans un autre onglet, tu as ouvert la page d'accueil Facebook. De temps en temps, tu y vas et tu cliques sur la case du nom d'utilisateur, pour faire apparaître la liste des noms qui se sont connectés depuis ton ordinateur. Il y a juste ton compte, et le sien. Et quand tu choisis son nom, son mot de passe secret s'inscrit automatiquement derrière les huit croix qui le cachent. Tu sais que tu ne devrais pas.

Elle t'a dit: quand mon père est parti, il n'y avait aucun programme gouvernemental. Seulement lui, son dégoût de la vie familiale, et l'argent qu'il avait hérité de sa mère.